L’altermondialisme chez ATTAC France

Verbunden mit Sommerakademie und Jahresversammlung von ATTAC Schweiz, mit … und speziell noch dieses Buch, und mit economic turmoils & human development on this blog.

P3. Perspectives et difficultés de l’altermondialisme : quelles mobilisations futures pour Attac?

Article publié chez ATTAC France.org, par Jean-Marie Harribey, le 3/09/2007.

Le rôle de cette plénière est double:

  • répondre à la question posée (où en est l’altermondialisme aujourd’hui?);
  • et extraire du foisonnement de réflexions de cette Université quelques idées forces pour armer nos campagnes de rentrée.

Les deux aspects sont liés parce qu’on n’imaginerait pas définir des axes de campagne sans savoir à quel point nous en sommes rendus. Pour connaître l’état de l’altemondialisme, il y a en gros trois méthodes:

  • nous regarder nous-mêmes,
  • regarder les autres composantes de l’altermondialisme,
  • regarder le système qui nous a vu et fait naître.


A l’issue de cette Université, j’ai envie de privilégier le troisième angle d’attaque pour vérifier si les raisons qui nous ont poussés il y a 9 ans à participer à l’éclosion du mouvement altermondialiste et à créer Attac, sont toujours présentes ou non, si elles ont évolué et si oui dans quel sens.

Il y a 9 ans déferlait une crise financière à laquelle une appellation géographique fut donnée: crise financière asiatique.

Elle était asiatique par les populations qu’elle frappait mais ses causes n’avaient pas grand chose à voir avec cette localisation particulière sinon d’avoir été un des lieux d’expérimentation des politiques d’investissement, des politiques monétaires, des politiques de change et des politiques commerciales de type néolibéral.

Il y a 7 ans, l’Argentine était à son tour secouée avec une violence extrême par une monumentale crise provoquée par l’application à la lettre des préceptes libéraux de privatisations, de destruction pure et simple des systèmes de retraites remplacés par des fonds de pension et de dollarisation du peso.

Dans ce contexte, nous esquissions, en créant Attac et en nous lançant avec mille autres dans l’aventure des forums sociaux, la construction d’un pare-feu devant l’incendie libéral: taxer les transactions de change.

Et cette idée, toute simple en apparence, nous a amenés immédiatement à ouvrir un chantier théorique et politique immense: entreprendre la critique radicale du capitalisme néolibéral dans lequel l’exigence de rentabilité maximale écrasait tout.

Dès que nous entreprîmes de tirer le fil, la pelote se dévida:

  • marchandisation du vivant, des biens publics mondiaux, de la protection sociale,
  • privatisation des services publics,
  • explosion de la dette des pays du Sud,
  • accentuation de la crise écologique,
  • guerres et politiques sécuritaires au détriment de la démocratie,
  • et, pour couronner le tout, aggravation considérable des inégalités partout: la violence de classes exacerbée.

L’optimum social découlant du marché tant vanté par les libéraux, ce n’est pas autre chose que le rapport de forces optimal pour les classes dominant le monde.

Mais, au fur et à mesure que nous dévidions la pelote, les morceaux à rassembler devenaient tellement nombreux que parfois nous nous demandions où était le fil conducteur dans cet amoncellement de dégâts.

Nos craintes de perdre le fil étaient infondées. La finance capitaliste vient de se rappeler à notre bon souvenir. Elle a déclenché il y a quelques semaines une nouvelle crise dont le seul mérite est de rallumer un projecteur sur nos fondamentaux.

Nous nous étions engagés au début de cette Université à apporter un éclairage sur cette crise. Cela a été fait dans plusieurs sessions mais nous avions promis d’en présenter une synthèse en plénière. L’enjeu est important puisqu’il ne s’agit pas d’une économie périphérique qui entre en crise, mais de l’économie dominante, du centre du capitalisme, les Etats-Unis.

Comment se présente ce centre?

Les classes riches, encore enrichies par le néolibéralisme, sont atteintes de frénésie de consommation au point d’avoir un taux d’épargne nul. Les plus riches du monde obligés d’attirer l’épargne des autres, Européens, Japonais et maintenant Chinois, attirés par la lampe la plus éclairée comme des papillons.

Ce moteur de la croissance constitué par la consommation des riches ne peut pas permettre d’asseoir durablement une croissance indispensable pour conserver le leadership mondial et notamment l’hégémonie militaire.

Comment faire pour doper la consommation des classes modestes ? Leur faire crédit ! Se met alors en place un dispositif de prêts à haut risque (subprime) à des taux variables pour que les banques puissent se couvrir en cas de hausse des taux auxquelles elles-mêmes se refinancent sur le marché interbancaire.

Des taux variables pour les ménages modestes et très élevés parce qu’il faut bien que les banques se paient le risque de prêter à des ménages potentiellement non solvables et se prémunir contre l’« aléa moral ». Non solvables ? Qu’à cela ne tienne ! Les ménages aliènent leur propriété puisque les banques prennent des hypothèques.

Les titres hypothécaires détenus par les banques vont ensuite devenir des produits financiers, c’est-à-dire qu’ils vont être vendus à des institutions financières spécialisées dans le négoce de ce type de titres.

Mais lorsque les ménages trop endettés se trouvèrent dans l’incapacité de payer les intérêts et de rembourser et que leurs maisons furent mises en vente, les prix sur le marché immobilier se retournèrent. Puis, lorsque les fonds spéculatifs voulurent liquider leurs titres, le marché du crédit immobilier bascula à son tour, personne ne voulant plus acheter de titres pourris.

On entre ainsi dans une crise de liquidités.

Les fonds s’adressent alors aux banques. Mais, pour obtenir de la liquidité des banques, il faut fournir en échange les titres dont les banques elles-mêmes ne veulent plus.
L’ensemble du système financier et bancaire se trouve en manque de liquidités. Il ne lui reste plus qu’à liquider les actions dont le cours se met à flancher.

Donc, non seulement la crise de l’immobilier met à la rue plusieurs millions d’Etats-uniens qui perdent leur logement, mais le système productif est menacé car, si les capitalistes ne peuvent pas retrouver leur liquidité à la Bourse, puisque personne ne veut plus acheter d’actions, alors ils n’investiront plus et la récession et le chômage se profileront à l’horizon.

Entrent en scène, pour éviter le ‘crédit crunch’, les banques centrales qui ont injecté plusieurs centaines de milliards de d’euros, de dollars et de yens en quelques jours, alors qu’elles étaient depuis deux ans sur une trajectoire de hausse de leurs taux directeurs (FED : 5,25% ; BCE : 4%).

Résumons:

  • circulation totale des capitaux,
  • multiplication des produits financiers (titrisation) pour accompagner la restructuration du capitalisme à l’échelle mondiale,
  • politiques sociales de régression,
  • politiques monétaires orthodoxes.

En quoi cela concerne-t-il Attac et le mouvement altermondialiste ? Pour le montrer, je voudrais citer une anecdote et un fait troublant.
Une anecdote: Sur France Culture, le 27 août, Patrick Artus a déclaré que l’économie française, entre autres maux, souffrait de ne pas favoriser suffisamment l’endettement des plus modestes… ! Au lieu d’augmenter leurs salaires, prêtons-leur, tant qu’à faire à des taux usuraires !

Un fait troublant:

  • La BCE se targue d’être indépendante et ce fut l’un des motifs de notre rejet du TCE car nous voulons la remettre sous contrôle démocratique.
  • Elle affirme être garante de la stabilité des prix et a fixé une norme de progression de la masse monétaire M3 de 4,5% par an : 2,5 points pour couvrir la croissance économique moyenne dans la zone euro et 2 points pour couvrir l’inflation tolérée.
  • Or, la masse monétaire de la zone euro augmente à un rythme annuel moyen de 10,9% (chiffres du 1er semestre 2007).

Si l’on va dans le détail, la masse monétaire est répartie de la façon suivante:

  • 47% de pièces, billets et dépôts à vue (M1),
  • 38% de placements à vue (M2–M1),
  • 15% d’actifs financiers négociables (M3–M2).

Mais la contribution de chacun de ces compartiments à la croissance du total est respectivement de 31%, 44% et 25%. Autrement dit, 69% des 10,9% de croissance de la masse monétaire sont dus aux liquidités qui alimentent les circuits purement financiers et non le système productif. La BCE ne tolère guère l’inflation sur les biens et services mais est permissive vis-à-vis de l’inflation sur les actifs financiers.

La boucle est bouclée. Au résumé précédent, on peut ajouter le point suivant: le système bancaire permet la spéculation et la restructuration du capitalisme au moyen notamment de l’effet de levier. Et les banques centrales lâchent la bride sur le cou à la sphère financière.

Mais gardons-nous de croire que celle-ci est devenue autonome de la sphère productive réelle. En dernier ressort, la rente financière provient toujours de la richesse produite par la force de travail mais qui a le défaut de ne pas être exploitable à l’infini. Et lorsque la limite est atteinte, la crise financière peut dégénérer en crise économique. Si la finance ne fait pas la richesse, l’économie, elle peut la défaire.

Grand merci donc aux opérateurs financiers de nous en avoir fourni une nouvelle preuve et de nous avoir donné l’occasion d’exercer notre métier de décrypteur de l’économie capitaliste et de son discours laudateur: la finance contre l’emploi, contre la protection sociale, contre les biens publics, contre l’écologie en transformant les tonnes de carbone en nouveau produit financier.

Nous voilà au point où nous retrouvons nos fondamentaux dont le premier pilier est de mettre fin à la libre circulation des capitaux.

Tout est-il réglé? Non évidemment car si notre boussole n’a pas perdu le nord ni le sud, il y a des zones d’incertitudes sur notre chemin, des sortes de chaînons manquants.
C’est sur l’un de ces chaînons manquant à l’altermondialisme que je voudrais insister.

Nous disons depuis quelque temps que nous sommes à un tournant car nous passons d’une phase de critique radicale du capitalisme néolibéral à une phase de propositions alternatives sans perdre une once de radicalité dans la transition nécessairement graduelle qui interviendra.

Ce passage n’est déjà pas une chose simple, mais il se greffe sur elle une difficulté nouvelle.

Quelle doit être l’expression politique des mouvement sociaux en lutte contre le néolibéralisme puisque les partis politiques de gouvernement ont, au mieux, accompagné les transformations du capitalisme, et, au pire, les ont impulsées ?

Je ne dis pas le ‘débouché politique’ mais l’expression ou la traduction. Car il n’y a pas à penser de prise de relais ou de passage de témoin entre les luttes sociales et les partis politques.

Et, là, nous sommes devant une difficulté réelle qui n’est sans doute pas étrangère aux soubresauts que nous avons connus dans Attac depuis le Larzac 2003 et les élections européennes de 2004, quand certains voulaient utiliser les animateurs d’Attac au service d’une nouvelle offre électorale. Cette difficulté renvoie aux impasses des stratégies traditionnelles (social-démocrate et léniniste d’un côté, anarcho-syndicaliste de l’autre) et à l’articulation du pouvoir et des contre-pouvoirs. [1]

La voie que nous avons choisie est étroite:

  • nous ne participons pas à la compétition électorale. Attac n’est pas et ne sera pas partie prenante de la recomposition politique, au demeurant sans doute absolument nécessaire mais qui n’est pas de notre responsabilité en tant qu’association. Mais nous sommes là et bien là pour dire et expliquer sans relâche ce que sont à nos yeux les enjeux politiques fondamentaux.
  • Comment nous faire entendre alors que le tintamarre médiatique ne connaît et ne reconnaît que l’écume en ignorant tout de la marée en dessous?
  • Nous nous demandions hier comment imposer un référendum sur le ‘traité modificatif’ puis ensuite un contenu social, écologique et démocratique à l’Europe. Comme la fenêtre de temps sera brève, la seule chance de succès réside dans l’irruption d’un mouvement social important dont nous ne savons rien à l’avance et dont nous ne possédons aucune clé pour le déclencher.

Il faut donc que nous soyons prêts en tant qu’association d’éducation populaire pour mettre à disposition des citoyens du matériau:

  • sur le contenu du traité modificatif,
  • sur la santé, les franchises, les retraites,
  • sur la fiscalité,
  • sur les enjeux agricoles et alimentaires,
  • sur les ravages que la crise financière va causer sur les plus pauvres du monde.

Nous devons être prêts à dynamiser la politique, c’est-à-dire en termes de propositions alternatives comme nous l’avons fait sur le contrôle des mouvements de capitaux, sur l’OMC, sur les services publics, sur les retraites, sur le TCE, etc.

Et si nous sommes capables de jouer ce rôle-là, alors il y aura plus de chances de créer un espace pour que d’autres accomplissent la clarification du champ politique au sens des partis.

A court terme, nous avons trois choses à réaliser:

  • lancer un appel très large pour exiger un référendum sur le traité modificatif européen,
  • élaborer un matériau de mobilisation sur nos axes prioritaires de campagnes,
  • poursuivre le travail de construction de l’espace public citoyen avec les autres Attac d’Europe et dans le cadre du FSE.

Quelques esprits bien-pensants se sont demandés si Attac était encore en vie et, mieux ou pire, si l’altermondialisme existait encore. Le seul fait de poser cette question et surtout d’y apporter une réponse négative est la preuve d’une totale incompréhension de ce qui s’est passé depuis 15 ou 20 ans:

  • Si l’on dit que l’altermondialisme, ‘c’est terminé’, c’est qu’on n’avait jamais cru à son existence. C’est qu’on n’avait pas vu la révolte des zapatistes au Chiapas le 1er janvier 1994.
  • C’est qu’on n’avait pas vu la grève de 1995 en France.
  • C’est qu’on n’avait pas vu le soulèvement des travailleurs coréens en 1996.
  • C’est qu’on n’avait pas vu la formidable auto-organisation du peuple argentin en 2001.
  • C’est qu’on n’avait pas vu les résistances paysannes au forcing des lobbies pour empêcher l’accès à la terre ou pour imposer brevets et semences.
  • C’est que tout cela n’avait pas existé, était rayé de l’histoire, comme d’ailleurs peut-être le néolibéralisme lui-même.

Nous sommes bien vivants. Nous pouvons rejoindre nos comités locaux pour les redynamiser avec cette assurance. D’ailleurs, comment aurions-nous pu ne pas réaffirmer que nous sommes bien vivants dans cette Université organisée en terre occitane qui est un pays de bons vivants. Jean-Marie Harribey, le 28 août 2007.

[1] Voir notamment deux textes plus anciens:
Divagation théorique, Digression politique, Débridage du neurone, Eléments d’analyse du mouvement anti/alter-mondialiste’, 22 novembre 2003;
et ‘Ebauche d’introduction au débat sur la stratégie‘, 17 mai 2007.

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