Les vacances du surmoi – Lettre du Bosphore

Publié dans Lacan-Université.fr, par Misapouf, non daté.

Hâtons-nous de jouir, nos moments nous sont comptés, l’heure que j’ai passée à m’affliger ne m’en a pas moins approché de la mort. Travaillons, car le travail est le père du plaisir ; mais ne nous affligeons jamais. (Stendhal, Journal, 23 messidor 1801. Paris, Gallimard, Folio, 2010, p.39.).

Dans le grand vide des fêtes de fin d’année, le très cher Stendhal m’a tenu compagnie et ceci, d’autant mieux qu’une édition de son Journal venait de sortir en livre de poche. L’on y trouve plus de mille pages de bonheur, de nombreuses perles comme celle que vous venez de lire ainsi que d’autres, parfois très vertes que je ne citerai donc pas mais qui peuvent peut-être intéresser tout ou partie de la gent masculine. Je pense surtout aux hommes freudiens, ceux que le souvenir de leur mère en la femme embarrasse au moment décisif, à l’instar de Stendhal lui-même : comment séduire une femme honnête ? (p.53) mais aussi comment l’enf … ? (p.42)

Cela dit, il n’y a pas que les femmes, l’amour mais aussi et surtout le théâtre: pourquoi les tragédies ont-elles plus de succès que les comédies ? ; la littérature, la politique: il aima Bonaparte mais ne supporta pas Napoléon ; l’angoisse (p.881), que faire de soimême?: « On se connaît et on ne se change pas, mais il faut se connaître » (p.1011), bref l’on peut y trouver une espèce de manuel de l’arte di godere à l’italienne. Il détestait aussi son père, prénommé Chérubin ( !) mais ne s’en porta pas plus mal de s’en être trouvé un autre plus à son goût, le travail père du plaisir.

Sartre, que nous lisons un peu ici à Constantinople dans un cartel consacré au surmoi, adorait Stendhal et détestait autant que lui la figure paternelle. Ces lignes extraites du début de son autobiographie Les Mots, familières au normalien qu’est tout lecteur français, firent nos délices, sans doute plus naïfs: « Il n’y a pas de bon père, c’est la règle ; qu’on n’en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux; en avoir quelle iniquité ! Eût-il vécu, mon père se fut couché sur moi de tout son long et m’eût écrasé. Par chance, il est mort en bas âge ; au milieu des Enées qui portent sur le dos leurs Anchises, je passe d’une rive à l’autre, seul et détestant ces géniteurs invisibles à cheval sur leur fils pour toute la vie […] je souscris volontiers au verdict d’un éminent psychanalyste: je n’ai pas de Sur-moi. ».1

Le surmoi selon Sartre, c’est donc la paternité pourrie, le père en pire. Mais encore? S’appuyant sur l’Enéide, il en fait un fardeau comme celui que portait Enée en la personne de son vieux père Anchise dans Troie en flammes. Le passage en question va d’ailleurs dans ce sens-là : Anchise refusant d’abord de quitter la ville envahie par les Grecs risquait d’entraîner son fils dans la mort et il fallut l’intervention de la femme d’Enée, Créuse, pour que ce dernier passe outre au voeu de mort paternel et le convainque de partir, « …prenant mon père sur les épaules, dit Enée, je gagnai les montagnes. ».2

Un peu plus loin dans son livre, Sartre précise la nature de ce fardeau que le père ou celui qui le suppléa soit son grand-père maternel Charles Schweitzer qu’il décrit avec une savoureuse ironie comme un comédien imitant Victor Hugo en déclamant l’Art d’être grand-père, pouvait lui faire porter. Comme il n’était pas son fils mais son petit-fils, il fut protégé de son despotisme : « Ma chance fut d’appartenir à un mort […] j’étais un fief du soleil, mon grandpère pouvait jouir de moi sans me posséder : je fus sa ‘merveille’ parce qu’il souhaitait finir ses jours émerveillé… ». Gratifié d’un OEdipe qu’il qualifie d’incomplet, il précise encore «[…] jamais le caprice d’un autre ne s’était prétendu ma loi. ».3

Sartre met donc en évidence ce qu’il y a derrière la loi soit une jouissance, un caprice aux accents sadiens. Ce caprice peut nous évoquer quelque chose puisque c’est ce que Jam est allé découvrir au fond du fond du texte de Kant sur l’impératif catégorique. Celui-ci s’achève en effet par une formule latine restée longtemps énigmatique Hoc volo, sic jubeo – ainsi je le veux, ainsi je l’ordonne, provenant de la sixième satire de Juvénal, intitulée Les bonnes femmes, dans laquelle une patricienne romaine demandait à son mari la crucifixion d’un esclave sans donner pour cela d’autre motif que celui-ci : « ma volonté suffit ».4

… (texte entier et Notes 1 – 6).

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