Un quartier à livrer / Neighborhood Deliveries

Linked with Feroz Mehdi – Canada & Pakistan.

(To make his documentary ‘Neighborhood Deliveries’, Feroz Mehdi took a job delivering groceries at a convenience store in the Hochelaga-Maisonneuve neighbourhood).

Publié sur Alternatives, le 27 août 2005 – Dans Un quartier à livrer, le cinéaste Feroz Mehdi, immigrant d’origine indienne débarqué à Montréal à la fi n des années 1980, endosse la condition d’un livreur de dépanneur pour nous faire découvrir « sa » réalité d’Hochelaga- Maisonneuve. Les méandres dans lesquels l’entraînent son triporteur et ses livraisons lui font poser un regard critique sur sa terre d’accueil et le passé militant de son faubourg. Ce film prend le parti de conjuguer divers espaces-temps. Montréal et Aligarh en Inde : le passé ouvrier du quartier Hochelaga-Maisonneuve et sa réalité d’aujourd’hui, sans-emploi et désaffectée, le passé de militants marxistes – désillusionnés ou continuant le combat – qui tentent de trouver leur place et le « bon discours » pour affronter la réalité contemporaine. À ces images et témoignages de militants montréalais, s’ajoute la lutte pour les droits des chauffeurs de rickshaws, ces vélos-taxis indiens, menée à l’époque par le beau-frère de Feroz Mehdi, I.G. Khan, mort assassiné.

Au fil des images, où s’entremêlent l’essai, l’enquête et le témoignage, on croisera Mme Lee, d’origine chinoise, propriétaire d’un dépanneur, Stéphanie, mère monoparentale et chanteuse de karaoke qui rêve de gloire, Momo le « roi de la saucisse », ancien membre du PCO, Donald, professeur dans une université aux États-Unis, autrefois membre d’En Lutte, Normand, militant communautaire, Félix le fi ls du cinéaste et « enfant » du bas de la côte, ainsi qu’une foule d’anonymes. Visages trop communs d’une pauvreté « qui ne dit pas son nom ».

Au coeur de cette ronde, se trouve le réalisateur militant, Feroz Mehdi, à la fois narrateur, acteur, catalyseur et « livreur » (au double sens du terme), par qui et à travers qui le fi lm « passe », qui en est le centre de gravité et le point d’équilibre mouvant. C’est à travers lui, son corps, sa voix, ses doutes, son parcours que nous est présenté Un quartier à livrer. Parcours dans la ville sur son triporteur de dépanneur, entre deux réalités, celle de la pauvreté en Inde et de la pauvreté à Montréal. Parcours d’un militant, à la fois ici et là-bas.

Entrepris il y a trois ans, ce fi lm produit par Yves Bisaillon de l’ONF, est autant un documentaire sur l’histoire et la réalité de la pauvreté à Montréal et en Inde, qu’un documentaire d’une grande franchise sur son propre tournage et la démarche menée par son auteur : rencontres impromptues entre amis et apparition à l’écran de l’équipe de tournage, travail autocritique du cinéaste. Tout en faisant un fi lm sur la pauvreté, le voilà pourtant au cours même du tournage qu’il « monte » la côte pour venir s’installer sur le Plateau. Se faisant, trahit-il « la cause » ? C’est ce que lui avait reproché I.G. Khan, son beau-frère, lorsqu’il avait quitté l’Inde pour venir s’établir à Montréal.

La force de ce fi lm se trouve dans son extraordinaire humilité : humilité de ne rien trancher, de maintenir en tension des discours parfois contradictoires, de ne pas escamoter la place de celui qui fi lme, et qui tente d’épouser la vie et la démarche de ce dernier, qui a pris la pari de continuer à se battre, où qu’il soit, et de se poser des questions… qui nous reviennent à tous, pour finir. (Ce film a été présenté dans le cadre des Journées Alternatives, au Quebec. Il faisait également partie de la Sélection officielle du Festival des Films du Monde FFM, 2005).

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