Droits de l’Homme ou droit du plus fort?

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Interview avec Jean Bricmont, auteur d’Impérialisme humanitaire, par Joaquim Da Fonseca, 04-01-2006.

Dans son nouvel ouvrage, Impérialisme humanitaire, Jean Bricmont dénonce l’utilisation des droits de l’hommepour justifier les agressions contre les pays du Sud. En publiant avec Alan Sokal Impostures intellectuelles, Jean Bricmont avait déjà provoqué une vive réaction dans certains milieux philosophiques internationaux. Rencontre avec un pacifiste et un intelllectuel engagé.

Ci-après some excerpts:

Comment un professeur de physique théorique en vient-il à écrire un livre sur l’impérialisme?

Jean Bricmont. Je me suis toujours intéressé à la politique, au moins de façon passive. Le début de mon engagement remonte à 1999: il a été suscité par la guerre contre la Yougoslavie. Les motifs humanitaires invoqués par les Etats-Unis pour justifier cette agression m’ont rendu perplexe. J’ai également été choqué par le manque d’opposition de la gauche ­ et même, en partie, de l’extrême gauche ­ face à cette agression.

J’ai été invité à donner des conférences dans toutes sortes de milieux: églises protestantes, mouvement musulmans, cercles étudiants, Attac… Mon ouvrage Impérialisme humanitaire est, entre autres, une réaction aux préoccupations et propos tenus par les personnes et les groupes rencontrés lors de ces conférences. Ce livre est aussi une réponse à l’attitude de certains militants politiques se disant de gauche. Au nom des droits de l’Homme, ils légitiment les agressions contre des pays souverains. Ou ils réduisent à tel point leur opposition qu’elle devient symbolique.

A la poubelle, les droits de l’homme?

Jean Bricmont. Je défends les aspirations contenues dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Elle contient un ensemble de droits économiques, sociaux, politiques et individuels. Le problème survient lorsque le non-respect, réel ou supposé, de ces droits, sert à légitimer la guerre, l’embargo et autres sanctions contre un pays. Lorsque les droits de l’Homme deviennent prétexte d’une ingérence violente.

De plus, la Déclaration n’est souvent lue qu’en partie. Quand on parle de respect des droits de l’homme, les droits économiques et sociaux importent souvent peu par rapport aux droits individuels et politiques. Prenons la qualité des soins de santé à Cuba. Il s’agit du développement tout à fait remarquable d’un droit socio-économique. Il est pourtant totalement ignoré.

Admettons que Cuba corresponde parfaitement à la description très critique qu’en fait Reporters sans frontières, cela ne diminue en rien l’importance de la qualité des soins de santé. Lorsque l’on parle de Cuba, si l’on émet des réserves sur le respect des droits politiques et individuels, il faudrait, au moins, mentionner l’importance des droits économiques et sociaux dont les Cubains bénéficient. On pourrait alors se demander ce qui est le plus important: les droits individuels ou les soins de santé? Pourtant, personne ne raisonne comme cela. Le droit au logement, à l’alimentation, à la sécurité d’existence ou à la santé est en général ignoré par les défenseurs des droits de l’homme.

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La perception des droits de l’Homme et du devoir d’ingérence n’est-elle pas fort différente selon que l’on vit au Nord ou au Sud de la planète?

Jean Bricmont. En 2002, peu avant la guerre contre l’Irak, je me suis rendu à Damas (Syrie) et à Beyrouth (Liban). J’y ai rencontré un certain nombre de gens. Dire qu’ils étaient opposés à la guerre contre l’Irak relève de l’euphémisme. Et cela même dans l’université américaine de Beyrouth. L’anti-américanisme, et l’opposition farouche à Israël, y étaient à couper au couteau!

Lorsque je suis revenu en Belgique, je n’ai perçu aucun écho de cela! Prenons la question du désarmement de l’Irak. Certains membres du CNAPD [coordination belge anti-guerre] m’affirmaient qu’il fallait imposer ce désarmement, certes pas par la voie militaire, mais par des moyens pacifiques. Si de tels propos sont tenus au Moyen-Orient, les gens vous répondent directement: «Et Israël, pourquoi ne faut-il pas désarmer ce pays?»

En Amérique Latine et dans le monde arabo-musulman surtout, la perception du droit international est totalement différente de ce qu’elle est chez nous, même dans la gauche et l’extrême gauche. Ces derniers ne semblent pas s’intéresser à ce que pensent les populations directement concernées par nos ingérences.

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Avec un président démocrate, les Etats-Unis seront-ils moins enclins à mener des guerres?

Jean Bricmont. Cela dépend beaucoup de la manière dont se terminera l’occupation de l’Irak. Aux Etats-Unis, beaucoup de voix s’élèvent pour le retrait des troupes. Un climat de panique s’est installé dans de nombreux secteurs de la société.

Si, comme au Vietnam, la guerre d’Irak se termine par une catastrophe pour les Américains, un repli significatif pourrait se produire pendant un certain temps. S’ils parviennent à se retirer en douceur, sans y perdre trop de plumes, ils pourraient alors très rapidement repartir en guerre. Mais c’est une illusion, très vivante, de croire que les démocrates sont moins agressifs ou ne prônent pas d’interventions militaires.

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(Voir le reste de ce très long interview chez le parti du travail, belgique).

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