La fin de la soumission

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par Chahla Beski Chafiq, responsable d’études et de formation à l’ADRI (agence de développement des relations interculturelles) et auteur avec F. Khosrokhavar de ” femmes sous le voile face à la loi islamique “, ed. felin, 1995.

A voir dans ‘Article du dossier ” Immigrés : le silence des pères ” / N° Juin 1999 – L’école des parents’, Fédération Nationale de l’Ecole des Parents et des Educateurs FNEPE.

Le constat ” d’absence des parents ” et plus particulièrement des pères, s’impose dans les débats publics au fur et à mesure que les phénomènes appelés ” violences urbaines ” émergent et mettent en scène la présence des mineurs dans les actes d’incivilité, de violence.

Aujourd’hui, dans les politiques sociales, l’on revient avec ferveur sur le rôle des parents, sur leurs responsabilités dans l’éducation et le contrôle des enfants. Dans ce contexte, les pères d’origine étrangère et plus spécifiquement ceux d’origine maghrébine, dont les fils sont parfois les plus visibles sur ces sites, occupent dans ces réflexions une place centrale. On s’interroge sur la place des pères au sein de la famille immigrée, sur les rapports parents/enfants, sur les codes éducatifs, etc. Ces questionnements n’ont jamais cessé d’alimenter les réflexions et les discussions que j’ai eu l’occasion de poursuivre avec les agents du terrain dans des concertations et des formations depuis le début des années 90. A travers leurs observations, apparaît l’image des pères de plus en plus présents sur les quartiers (car ils subissent le chômage), sans être pour autant présents dans le suivi éducatif, la protection et la surveillance des enfants ; tâches relevant de l’exercice de l’autorité parentale. Pourtant les professionnels constatent qu’” ils peuvent apparaître trop autoritaires envers les jeunes, quand on fait appel à eux pour une bêtise commise par leur enfant. ” Les professionnels témoignent par ailleurs de la gêne de ces pères pour dialoguer sur les problèmes des jeunes ou exprimer leurs plaintes (quand ils prennent la parole) par rapport à la société d’accueil qui semble les avoir dépossédés de leur autorité éducative et de l’influence néfaste de la télévision, du quartier, du chômage responsable du désarroi et des dérives des jeunes.

Aussi, là où la société d’accueil cherche la responsabilité de ces pères dans la déviation des enfants ; ceux-ci désignent cette même société d’accueil comme responsable de ces déviations.

Ces raisonnements, aussi antinomiques soient-ils, renvoient à la réalité complexe du rapport dialectique entre la situation de ces pères et celle de la société environnante. Ce rapport est à multiples dimensions, sociologiques et culturelles, indissociables bien évidemment des aspects historiques, économiques, démographiques, anthropologiques, etc. La dialectique de ce lien ne peut être saisie qu’à condition de situer la condition de ces pères dans le cadre plus général de l’évolution du rôle des parents, de la place du père et de la signification de l’autorité parentale dans la société d’aujourd’hui.

Quand l’enfant acquiert des droits

En effet, si la famille continue à être la cellule de base de la société concernant la reproduction sociale et la socialisation, on assiste depuis les années 60 à sa transformation. Les réadaptations continuelles du droit des familles ne sont, en fait, que des tentatives pour intégrer les changements des rapports sociaux des sexes (notamment grâce aux avancées du droit des femmes). L’évolution des positions des individus par rapport à l’institution familiale privilégie le droit de chacun à choisir sa propre modalité de formation du groupe familial (1). Cette évolution fragilise bien évidemment l’identité paternelle traditionnellement structurée par des valeurs garantissant l’autorité sur la femme et les enfants. Le père se voit amené à recomposer son rôle dans un processus d’interactions avec d’autres membres de la famille qui se veulent sujets. L’enfant également acquiert ses “droits” et l’adolescent revendique sa place dans les décisions prises à son égard et affiche ses désirs. Ces changements s’inscrivent dans le processus de la modernité prônant “la capacité de la société d’agir sur elle-même ” (2).

Aussi, à tous les niveaux de la société, la notion d’autorité traditionnelle, fondée sur la soumission, tend à évoluer vers une autorité fondée sur la négociation. De même l’exercice de l’autorité parentale dans la société d’aujourd’hui ne peut se réaliser par le pouvoir d’imposer l’obéissance, pouvoir connu et reconnu jusqu’aux décennies récentes aux parents et plus particulièrement aux pères ; pouvoir légitimé par les traditions et les institutions. Aussi, s’adapter à la fonction de nouveau père, affectif et communicatif, ne relève pas de l’évidence pour tous les hommes (et également les femmes qui vivent avec ces derniers), d’autant plus que la représentation de la famille idéale, solide et nucléaire, avec la figure du père chef au centre, continue à persister dans l’imaginaire social. Ce schéma de référence fragilise certes les pères et plus particulièrement ceux de milieux économiques et sociaux touchés par la précarité. La dominance de la ” culture de consommation ” dans la société actuelle ne fait qu’aggraver le risque de dévalorisation et de désarroi chez ces pères (tout comme chez les mères).

Quant aux parents des ” classes populaires “, l’on peut noter leurs difficultés croissantes face à la crise ” des valeurs ” qui rend extrêmement complexe la tâche éducative des parents. Cela, d’autant plus que la socialisation des enfants au sein de la famille n’a jamais été et ne peut pas être un processus indépendant des interactions entre la famille et la société.

Dans ce contexte, les pères immigrés partagent largement le risque de dévalorisation de leur fonction avec les pères français de milieux sociaux fragilisés. Cependant leurs situations présentent quelques traits spécifiques que l’approche comparée permet de mieux comprendre.

En premier lieu, il faut rappeler l’impact des représentations culturelles de ces pères, et leur place au sein de la famille. Concernant les pères originaires du Maghreb, ces représentations sont fortement enracinées dans une vision patriarcale, légitimée par la tradition et la religion. Notons à ce propos que le schéma classique de la famille selon la loi islamique est caractérisé par un rapport hiérarchique attribuant à l’homme la place de chef incontesté de la famille. La déférence envers les parents et surtout à l’égard du père, se traduit par la manifestation d’humilité et d’obéissance, l’un des codes éducatifs et les règles de conduites étant la révérence à l’égard du père. Actes et attitudes libres, prise de parole osée et l’affirmation de l’opposition peuvent y porter atteinte et être considérés comme de l’audace et un manque de pudeur. De même, tout échec et déviation de l’enfant porte atteinte à l’honneur de la famille et à la respectabilité du père.

La dévalorisation menace ces pères

A l’instar de toute culture, ces schémas et ces codes sont réinterprétés par les individus et les groupes sociaux dans leur trajectoire sociale. Il est évident que la dévalorisation menace particulièrement les pères immigrés appartenant aux milieux socio-culturels défavorisés. Ils sont confrontés à la perte du statut de chef de famille d’un point de vue économique (chômage, précarité, accident du travail). Leurs représentations souvent traditionnelles des rapports homme-femme et parents-enfants sont mises rudement à l’épreuve de l’évolution des femmes et des enfants qui les dépassent. Ainsi, certains sont amenés à adopter les stratégies identitaires telles que le repli, le renoncement ou la rigidification des attitudes autoritaires ; alors que d’autres continuent tout simplement à assumer leur rôle avec toutes les difficultés et les souffrances que cette situation induit.

Des images contrastées

Il serait simple et simpliste de réduire l’explication de la dévalorisation vécue ou ressentie par ces pères à la mise à l’épreuve de leurs représentations traditionnelles face à la réalité ou à la perte de leur statut économique. L’on omettra ainsi, comme l’on fait le plus souvent dans ce type de débat, l’impact de la place réelle ainsi que de l’identité attribuée à ces pères par la société d’accueil. Leur trajectoire sociale met en scène les exploitations et l’image que renvoie sur eux la société révèle l’infériorisation et la déconsidération. D’où le refus prononcé par certains jeunes de sites favorisés de poursuivre le chemin de leur père, de s’identifier à son image, d’être comme lui respectueux de l’ordre dominant, qui l’a exploité sans respect.

Face à cette image, surgit une autre image du père. Ebtisem Mechali, d’origine algérienne, un leader du mouvement lycéen dresse ce portrait de ses parents : ” j’ai été élevé avec l’idée qu’une fille ne sort pas tout le temps, ne traîne pas. Je remercie mes parents. C’est une protection qui m’a permis de ne pas être entraînée dans les phénomènes de la cité. Du coup, j’ai beaucoup travaillé à l’école, j’ai beaucoup lu… Mes parents ne m’ont pas demandé d’être comme ci ou comme ça. Ce qui comptait, c’était qu’on poursuive dans les études : ils savaient que c’était le seul moyen de s’en sortir. Nous les étrangers, nous devions être encore meilleurs, montrer tous les diplômes (3). ”

Le père d’Ebtisem, français d’origine algérienne, est venu travailler en France comme peintre en bâtiment au milieu des années 60. Il est aujourd’hui accidenté du travail. Sa mère d’origine malienne, travaille depuis deux ans pour l’aide à l’étude dans une école primaire.

Ces paroles révèlent non seulement des contre images, qui nous interdisent toute généralisation sur les parents immigrés. Mais plus important encore, ils mettent à jour une dimension de cette réflexion qui reste souvent dans l’ombre : se constituer en tant qu’acteur permet aux parents et aux pères plus particulièrement, et bien sûr à ceux qui vivent la domination et l’infériorisation inhérentes à leur condition sociale d’immigré, de défavorisé, de se situer en tant que parent éducateur et d’être valorisé en tant que tel.

De même, se situer en tant qu’acteur citoyen permet aux jeunes de recomposer l’image des parents de façon à dépasser les limites des identités ” virtuelles ” et porter un autre regard sur eux, et sur la société d’origine de leurs parents.

Ce regard offre d’autres perspectives de communication permettant à chacun de se constituer en tant que sujet. N’est-ce pas la seule issue de sortir de la stérile dichotomie entre la victimisation des pères et/ou leur idéalisation.

(1) Voir à ce sujet Louis Roussel, La famille incertaine, 1989 ; Irène Théry, Le démariage, 1993 ; F. de Singly, Sociologie de la famille, 1993.
(2) A. Touraine, Pourrions-nous vivre ensemble ? cf. chapitre ” Haute, moyenne et basse modernité “, Egaux et différent, Fayard, Paris, 1991, p. 178.
(3) Le Monde, supplément du 24 octobre 1998.

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