Suicides au travail, les racines du mal

Chômeurs et précaires sont les plus touchés

Publié dans LeMonde, par Christian Baudelot et Roger Establet, 25 Septembre 2009.

… En rapportant les taux de suicide aux classes sociales, l’évolution suggère des hypothèses sur le sens que les acteurs donnent à leur activité quotidienne. Dans les sociétés où la lutte pour la survie s’impose à tous comme une nécessité, le suicide est au plus bas. “La misère protège”, disait Durkheim. Mais il s’agissait d’une pauvreté intégratrice vécue comme condition nécessaire de tous et de chacun. Les misères individuelles des sociétés modernes sont vécues comme des exceptions et n’ont aucune vertu intégratrice.

Dans les années 1960, ce sont les agriculteurs qui détiennent le record des suicides en France : c’est l’époque où l’exode rural se précipite, enlevant tout sens à la transmission du patrimoine et des valeurs associées au travail de la terre. 

Dans les années 1970, où le travail d’OS se développe, ce sont les ouvriers qui ont les taux de suicide les plus forts. Le sociologue Renaud Sainsaulieu, qui fit l’expérience des chaînes où l’on travaille souvent sans compagnon proche, s’étonnait en rentrant chez lui d’être salué par quelqu’un qui le considérait comme une personne …

… La comparaison internationale invite aussi à dépasser une étroite vision économique. Le Royaume-Uni et les Etats-Unis, qui connaissent depuis longtemps la compétitivité et valorisent la productivité individuelle, enregistrent des taux de suicide relativement bas, contrairement à la France et aux pays du nord de l’Europe. Ceux qui veulent copier les modèles anglo-américains ne doivent pas oublier que le traditionalisme religieux compense dans ces pays la dureté du marché. C’est la signification globale de la vie, à commencer par celle de l’économie, qui est en jeu.

Les suicides sur le lieu de travail ont quelque chose d’exceptionnel : ils s’accomplissent sur un espace public. Comme les suicides féminins de Nouvelle-Guinée, ils ont donc aussi valeur de protestation. Raison de plus pour s’interroger sur le sens à donner au travail, et pour éviter de le réduire – comme font nos politiques – à une pénible et aléatoire source de revenus individuels. (texte entier).

(Christian Baudelot et Roger Establet sont sociologues, auteurs de “Suicide, l’envers de notre monde”, Seuil, 2006).

D’autres articles dans LeMonde:

Contre l’isolement, l’urgence du collectif, par Christophe Dejours, 25 Sept. 2009;

Impunément, travailler tue, 25 Sept. 2009.

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